1. La soumission d’Eva semble appartenir à une autre époque. Est-ce qu’aujourd’hui beaucoup de femmes doivent encore s’émanciper à la manière de leurs aînées ?

Combien d’entre nous peuvent se réjouir de vivre la vie qu’elles ont envie de vivre ? De sentir en elles une joie profonde d’être pleinement elles-mêmes ? De vivre avec un compagnon qui ne cherche pas à ce qu’elles soient conformes à ses propres besoins et à ses désirs ? Dans nos sociétés modernes, la soumission continue de piéger la plupart d’entre nous. On ne demande pas à une femme d’oser mais de doser. La société a tendance à valoriser notre rôle maternel ce qui conduit certaines à materner leur conjoint jusqu’à l’appeler « bébé ». Ce type d’impasse génère souvent de grandes incompréhensions et de grandes souffrances au sein du couple. C’est le cas entre Eva et Ray, son mari. Tous deux ont la croyance limitante qu’une femme aimante doit être maternelle et douce. Eva a tellement peur du conflit qu’elle s’habitue à accepter l’inacceptable. Mais être gentil tout le temps n’incite pas les autres à vous aimer ! C’est ce qu’elle apprend, en particulier, au rude contact de son boss. Elle se met à penser moins et à ressentir davantage. C’est un tournant dans le roman. Elle sort de sa torpeur, trouve le courage de dire « non », et finalement se verticalise pour pouvoir affronter ses peurs. Eva montre, pour reprendre les mots de Simone de Beauvoir, qu’on ne naît pas femme, on le devient. Cet apprentissage nous invite à ne plus nous soumettre au regard des autres, en particulier à celui de l’homme que l’on aime. Cela consiste à apprendre à dire « non » à tout ce qui nous limite pour pouvoir dire « oui » à toutes nos composantes et à les aimer telles qu’elles sont, de façon juste et équilibrée. C’est cette fabuleuse exploration qui nous fait sortir de la peur et de la soumission. Alors on cesse de jeter nos vies par la fenêtre.

2. La meilleure amie, le mari volage et macho, le patron un peu trop entreprenant : nous avons l’impression de les connaître. Vous êtes-vous servie d’exemples réels pour composer des personnages aussi authentiques ?

Mes personnages ont pris racine dans mon expérience mais aussi dans l’observation de celle des autres. Pourtant, ils ont leur personnalité, leur rythme, leur vie propre… Ce sont eux qui ont décidé de leur histoire, pas moi. Par exemple, dans la première version du roman, Eva vivait son évolution en restant cantonnée à une vie sexuelle particulièrement pauvre et ennuyeuse.
Mon éditeur ne comprenait pas pourquoi elle repoussait les avances d’un certain personnage du récit. (Je ne vous dis pas lequel pour garder le suspense !) Vu la personnalité d’Eva, je ne pouvais envisager une telle éventualité. Jusqu’au jour où j’ai voulu vérifier.
Eva pouvait-elle succomber au désir d’un autre homme que son mari ? J’ai ouvert mon ordinateur et je me suis mise à écrire. La réponse a été presque immédiate. Oui, elle le pouvait et la façon dont elle l’a fait m’a complètement dépassée. Je ne pensais pas que son obéissance pouvait cacher autant d’audace ! Quant à Sophia, elle est la femme que j’ai rêvé d’être à 30 ans et que je suis devenue à seulement 50 ans. Elle ose être qui elle est, ce qui la rend joyeuse et inspirante, profondément vivante. Cette femme a l’art du présent et de la simplicité. Je sais aujourd’hui que c’est le seul endroit où l’on puisse véritablement créer sa vie. Mais ce que j’aime particulièrement chez Sophia, c’est qu’elle ose prendre soin d’elle avant de se tourner vers les autres. Pour Ray, le mari d’Eva, je me suis inspirée des maris de certaines amies. Sous prétexte d’amour, Ray enferme Eva dans une relation possessive et dévitalisante. Son lavage de cerveau et ses comportements blessants, empêchent Eva de se faire sa propre vision du monde et surtout de rêver et de se mettre en mouvement ! Cette tactique, qu’elle soit consciente ou non, masque sa peur d’être dépassé par sa femme dans sa capacité à exister, à être vue et reconnue alors que lui traverse la vie arc-bouté sur ses peurs, incapable de trouver sa place.

3. À l’évidence, beaucoup de lectrices se reconnaîtront au moins partiellement dans ce roman. Mais on a le sentiment que vous voulez aussi vous adresser aux hommes. Est-ce exact ?

Je n’ai pas écrit cette histoire dans l’intention de m’adresser à un genre en particulier. J’ai seulement voulu raconter l’histoire d’une femme, et forcément son rapport à l’homme y est fondamental. J’aime l’idée soutenue par Sophia que notre plus grande aventure est d’arriver à être libre à deux, à rester qui l’on est malgré la présence de l’autre. Mais que d’embûches ! Le maître spirituel Barry Long explique que pour l’homme, les émotions féminines sont un enfer car il ne peut ni les diriger ni les comprendre. « Alors il bluffe et poursuit sa route en fanfaronnant. » C’est le cas de Ray et de William qui ont une vision de l’amour basée essentiellement sur l’excitation. Le problème vient de ce que l’homme et la femme se font une fausse idée de l’amour. Pire encore, ils ne savent pas faire l’amour, trop préoccupés par la course à l’orgasme. Alors qu’est-ce que savoir faire l’amour ? « C’est entrer dans la caresse comme dans la vie éternelle » dit un poète. C’est ce que vit Eva avec Hugo, ce beau personnage qui, dans mon récit, incarne la part majestueuse de l’homme, celle qui sait profondément aimer, pour qui aimer est un geste lent, et qui fait de l’acte amoureux un échange sacré dans lequel chacun régénère l’amour de l’autre dans la vibration d’une danse intensément connectée à l’instant présent. J’aime ce personnage même si je le décris peu.

4. Quand on a lu ce livre, on n’est pas surpris d’apprendre que vous enseignez le développement personnel. Quelle est la part de la romancière, quelle est celle du coach ?

Je suis confrontée en tant que coach à beaucoup de souffrance, voire de résignation. Ce constat a forcément eu un impact sur mon écriture notamment pour ce qui concerne le rôle d’empêcheuse de tourner en rond de Sophia. Même parmi les jeunes trentenaires, j’observe un manque de joie, un manque d’audace à être soi-même. Le poids de la hiérarchie associé à un conditionnement dès l’enfance à obéir, à faire plaisir, à éviter la punition au profit d’une récompense ne nous invite pas à être responsables de nous-mêmes. Le problème vient du déséquilibre entre notre cerveau gauche, spécialiste du sérieux et friand de problèmes, et notre cerveau droit spécialiste du changement et friand de plaisir. Cet hémisphère souffre de notre manque de reconnaissance et d’attention alors qu’il ne demande qu’à nous faire rêver, rire et jouer en toute
simplicité. On y accède facilement par les voies notamment de la méditation, de l’hypnose ou de la création. Quand on le sollicite, on apprend à se détendre, à prendre moins au sérieux ce que l’on vit, à comprendre que nos lourdeurs ne sont en fait que le résultat de nos pensées qui tournent en rond dans notre tête à longueur de journée. Or les pensées sont légères et illusoires tant qu’on ne les solidifie pas en scénarios intenses. Il y a des moments dans la vie où il est bon d’arrêter d’essayer et d’agir. Tout simplement. C’est d’ailleurs un excellent moyen d’inquiéter la peur. Elle déteste l’action. Ce que l’on ne sait pas, c’est que changer ne consiste pas à faire des pas de géant. Au contraire ! Le changement procède par petits pas maladroits. C’est une multitude de changements infimes dans notre vie qui créent un jour le miracle : comme l’enfant qui se met soudain debout, nous voilà hissés à un endroit neuf où notre perspective modifie notre perception du monde. Et nous fait vibrer de joie. C’est tout cela que Sophia transmet à Eva. C’est également ce qui constitue la base de ma démarche professionnelle.

5. Au fond, ne désirez-vous pas jouer le rôle de Sophia non pas pour une seule amie, mais pour des milliers de lectrices ?

Non, je ne veux pas jouer de rôle. Je veux juste raconter une histoire car c’est souvent le meilleur moyen de voir ce que l’on ne voit pas. Les histoires ont le pouvoir de nous parler de nous mais en nous distanciant de nos propres importances. C’est pour cela qu’elles peuvent faire écho, et dans certains cas, déclencher des questionnements et finalement des changements. Le changement naît souvent d’un hasard. Il suffit de changer notre regard sur notre réalité pour que tout s’éclaire, devienne plus léger, moins important, presque transparent et forcément joyeux. C’est alors qu’arrivent les super pouvoirs de l’humour : les fameuses synchronicités, vous savez ces milliers d’amis invisibles qui vous ouvrent toutes les portes au risque de vous faire mourir de rire tellement la vie devient simple, joyeuse et évidente ! « Détendons-nous dès le réveil et nous atteindrons l’éveil » dit un sage dans mon roman. L’éveil est moins sérieux qu’on ne le pense, c’est au contraire un état dans lequel on n’a rien à faire, juste à se régaler du moment. C’est un changement bénéfique pour le corps et l’esprit qui se libèrent de leurs tensions. Je terminerai sur cette pensée de la moniale bouddhiste Pema Chödrön : « Je suppose que la joie vient de ce que l’on devient soi-même. » Puisse cette histoire d’Eva, cette femme qui a choisi de vivre, inspirer toutes celles qui n’ont pas encore fait ce choix.